Quand le Kando vous met une grosse claque
Le rendez-vous des 6 000 est fixé à 11 heures chez Yamaha. Le compteur du NMax en affiche 7, mais personne ne s’en soucie. La journée va être belle — c’est rare. 11 heures c’est bien, la route ne sera pas trop encombrée. J’ai eu le temps de m’occuper des chats, de prendre mon petit-déjeuner sans avoir à en préparer pour les clients, et de flasher mon Eurodream.
Arrivé à Déville-lès-Rouen, ce n’est pas la foule chez le concessionnaire. Des gros cubes attendent sur le parking ; avec mes 71 ans et un 125 cc, je ne joue pas dans la cour des grands. Pour tuer le temps entre deux vidanges, j’ai choppé le bouquin de Boucheron sur Lorenzetti. Pendant l’absorption d’un café insipide — le dieu balinais du café ignore superbement le troquet de la D6015 —, je parcours quelques lignes des sermons de saint Bernardin sur la fresque de Sienne. On y vient enfin.
Un texto : Marie-Odile me demande de la rejoindre à Rouen et de réserver une table au soleil.
Après avoir été allégé de 130 balles pour deux litres d’huile 10W40 et un diagnostic logiciel, je file.
Sur place, on a le choix entre la Pucelle et le Caravage. Ma préférence va au second, sans aucune hésitation. Le musée est ouvert, c’est gratuit. MAO sera en retard, je dispose du temps nécessaire pour affronter la beauté violente de La Flagellation du Christ à la colonne.
La salle est fermée. Ils l’ont foutu où ???
Certains invoqueront la sérendipité, d’autres le bol. Pour ma part, je suis tout simplement paumé. Je ne sais pas vers où aller, je parcours les salles sans vraiment prêter attention aux œuvres — même les Impressionnistes me laissent froid. Et puis, là, devant moi, une maquette. Un plâtre du Panthéon de Rome.
Adolescent j’ai reçu pas mal de baffes de la part de mon père. Pourquoi ce con, pour calmer son impuissance, en distribuait reste un mystère ? Comme on ne s’y attend pas, pas toujours, le choc est d’autant plus violent.
L’art s’apparente parfois au même processus, il vous balance une grande claque vos sens s’emballent, votre cerveau est comme anesthésier et vous restez coi.
Chedanne, né à Maromme au 19e siècle, l’auteur de la maquette s’est dit : mon coco je t’attendais depuis longtemps et aujourd’hui je vais t’en coller une. Le tympan du fronton, tu vois ? juste au-dessus de la dédicace
M·AGRIPPA·L·F·COS·TERTIVM·FECIT,
Eh bien j’aimerai que tu y lises un programme iconographique.
Je sais ton trouble, Lorenzetti s’en est-il inspiré pour une partie de sa fresque du Bon Gouvernement où au contraire m’en suis-je inspiré pour faire plus antique que nature ?
Je sais ton trouble, mon Jupiter en majesté s’impose à tes yeux comme figuration de la cité de la Vierge ?
Je sais ton trouble, la Louve allaitante comme une évidence, un hommage aux fondateurs de la cité Toscane.
Je sais, toi & moi avons vu les lignes sinueuses de la Vénus Pax, reprises pour les divinités de l'Olympe et d’autres figures classiques.
Je t’entends, tu fredonnes la chanson de Paul Simon :
People talking without speaking
People hearing without listening
People looking at without seeing
People writing lines that books never share
No one dared
Disturb the sound of silence
Tu sais quoi mon garçon ? Les japonais de chez Yamaha pose un nom sur ton trip esthétique : 感動
J’étais en retard, j’étais en fondu-enchaîné entre Sienne et Rome.
Commentaires