Lucques Sermon Apocryphe du 14e Siècle

Citoyens de Lucques, vous vous demandez parfois pourquoi le labeur ne vous quitte jamais, pourquoi cette cité, seule parmi les autres, exige de vous une telle rigueur, une telle foi en la soie. Regardez la Sainte Face, là devant vous ! Elle vous rappelle le prodige dont vous êtes les héritiers, les légataires. Ne vous souvient-il pas de ce jour de gloire ? Et il advint, par la volonté du Très-Haut, qu’un navire, sans voile ni rameur, vogua sur les flots de la mer Tyrrhénienne, guidé par la seule puissance divine. Il aborda à Luni et fut, par un prodige éclatant, dirigé vers notre cité de Lucques. Quand nos pères ouvrirent la caisse sainte, ils ne trouvèrent point de métal terrestre, mais l'effigie même du Seigneur, sculptée par Nicodème. Et la cité fut dès lors bénie, non par la main des hommes, mais par le choix du Christ lui-même. Ce navire abordant sur nos côtes n’est pas un hasard. Vous avez prié Dieu, Il vous a entendu. Lucques, cité de la rectitude, du courage et de l’abnégation, a été choisie pour être la gardienne de son image, pour être la gardienne d’un secret assurant sa gloire et sa prospérité. Par votre labeur, votre ingéniosité et votre dévotion, vous avez bâti cette église pour la gloire de notre Seigneur, pour la gloire de notre cité. Sans ce fil de soie, envié de toute l’Europe, nous ne sommes rien. Ici a cours la Sainte Face, ici a cours le Serque. Rappelez-vous les paroles de l'Apôtre : Que tout se fasse avec bienséance et avec ordre. Dieu nous enjoint d’être féconds et prolifiques, de remplir la terre et de la dominer. Votre tâche est de continuer à dompter les eaux de notre cité, de préserver ce don unique dont vous êtes les détenteurs. C’est pourquoi, si vous laissez le fil courir hors de nos moulins, hors de nos métiers, si vous laissez courir l’eau hors de son lit pour se souiller, vous appauvrissez notre trésor, vous délestez vos bourses de ses florins ; vous trahissez celui qui nous a choisi. C’est pourquoi les Anciens de la cité vous ont ordonné que nul, sous peine de confiscation, ne porterait de soie non marquée par le sceau de l'Art. Car il est inadmissible que, dans une cité bénie par le Christ, l'habit ne soit pas le reflet exact de la rectitude du cœur. C’est pourquoi les teinturiers furent avertis de ne point épargner sur le Kermès, afin que le rouge de nos soies demeure, aux yeux de toute l'Europe, la mesure par laquelle la richesse est jugée. C’est pourquoi vous ne devez cherche le repos. Dieu s’en chargera.

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